Dans quelques années, chacun devrait pouvoir entrer dans Fort Boyard, une fois les travaux achevés et le monument ouvert au public. Une part de moi aurait aimé que le mystère perdure. Mais tant mieux si ce lieu unique peut désormais être découvert par le plus grand nombre.
Le fort que j'ai découvert, presque seul, le temps d'un après-midi de juin 2016, appartient déjà à une autre époque. C'est ce souvenir, accompagné de quelques photographies personnelles inédites, que j'ai voulu poser par écrit pour en garder une trace.
Bonne lecture.
11 juin 2016 : le jour où je suis entré dans Fort Boyard.
Dix ans après, je me souviens.
IL est un petit garçon. Eté 1996: il a neuf ans. Je me souviens de lui.
Je me souviens du Rêve
Je découvre Fort Boyard sur une carte de France, Michelin, et je veux y aller. J’ai neuf ans et demi en ce mois d’août 1996. Je veux y aller, et je m’y rends. La plage de Boyardville: la claque. Cette vue sur le fort, depuis la plage, à 2300 mètres des côtes, mais déjà si grand. Le virus est activé. 18 avril 1997. Je suis en bateau au pied de ce vaisseau gigantesque: j’ai dix ans. Et aujourd’hui, c’est la Saint-Parfait.

Je me souviens de ces samedis soirs d’été de 1997 à 1999, sans box, sans replay, avec comme seule solution de repli une VHS et un magnétoscope si par malheur on ratait l’émission. Et de ces crises que je piquais, en ayant raté les quinze premières minutes de l’émission. Patrice Laffont est alors maître du fort depuis plusieurs années, et pour moi, il représente tant. Je dessine le fort, je le crée en sable sur la plage. Je pense Boyard, je rêve Boyard.
Du rêve que je fais, à chaque fois que je vois passer une étoile filante ou que je ramasse un trèfle à quatre feuilles. Je fais un vœu, que je garde pour moi: rentrer un jour dans Fort Boyard. Je découvre à cette époque Les Aventuriers avec Alain Delon et Lino Ventura, et me passionne pour ce film de 1967. On oublie souvent Serge Reggiani, également à l’affiche de ce long-métrage. A l’époque, je ne me doute évidemment pas qu’un jour, sa voix rejoindra mon répertoire.

En comparant mes photos de 1997 et 2001, un détail me frappe aujourd'hui : en seulement quatre ans, le brise-lames de la face nord a totalement disparu, rongé par l'érosion. Je retourne à Oléron en 2001, puis 2007. J’ai quatorze ans. J’ai vingt ans. Je regarde ce fort, j’y retourne, à ses pieds, en bateau avec «Inter-Îles», émerveillé, bouleversé. J’y entrerai un jour, j’y entrerai.

Je me souviens de La Rochelle
Nous sommes en 2016. Près de vingt ans ont passé depuis ma découverte du fort. Voilà déjà dix ans que j’ai participé à La France a un Incroyable Talent. Je suis intermittent du spectacle depuis quelques années, et après trois ans de journalisme, je suis devenu humoriste imitateur.
J’ai une date à La Rochelle. J’en profite pour retourner voir ce Fort Boyard, si loin géographiquement de ma côte d’Azur natale, mais si cher à mon cœur.

Deux semaines avant d’entrer dans le fort, je me retrouve pour la première fois aux commandes d’un petit bateau sans permis, sur une mer d’huile, m’approchant du vaisseau de pierre comme jamais aussi près.
À cet instant, je n’imagine pas que quinze jours plus tard, je serai de retour, à l’intérieur cette fois-ci.

Un concours d’imitateurs – et de circonstances – que je n’avais pas vu venir, allait rendre possible ce qui me semblait inaccessible depuis vingt ans. Une rencontre déterminante allait m’offrir un ticket retour express pour la Charente-Maritime.
La veille du 11 juin, je ne sais toujours pas formellement si je serai dans le fort le lendemain. Une relance, 24h avant, telle une bouteille jetée à la mer, finira par me donner la réponse que je n’attendais plus vraiment.
Je me souviens de Fouras
Le jour J, je peste contre les retards de la SNCF qui menacent de me faire manquer mon rendez-vous, pointe de la Fumée, à Fouras. Par chance, un ami me récupère à la gare de Niort pour me conduire et être à l’heure pour le départ du bateau à 14h20 pétantes.
Fouras, comme le père, ou plutôt le grand-père, du même nom.
Je me souviens de la notice remise à chaque passager, intitulée: «Procédure de débarquement et d’embarquement des personnes». Des schémas. Des mousquetons. Des grues. Des cordages. Je découvre qu’accoster à Fort Boyard, constitue déjà une première épreuve.


À bord de la vedette rapide, l’île d’Aix et le fort Enet se profilent déjà. La coque frappe les vagues du pertuis d’Antioche. La navette bondit sur la surface de l’océan Atlantique. Tout va si vite. L’émotion s’empare de moi au moment où l’on m’attache au harnais pour être soulevé sur le panier transbordeur, et l’on me hisse sur la plateforme flambant neuve «Banjaert» (Boyard en néerlandais, qui signifie banc de sable, comme la longe de Boyard sur laquelle le fort a été édifié).
Je comprends alors que je suis à quelques minutes de réaliser mon rêve le plus fou. Depuis la plateforme, une passerelle.
Vingt-trois mètres d’acier suspendus au-dessus des rochers.
Vingt-trois derniers mètres qui me séparent du rêve.

Je me souviens du Fort
Samedi 11 juin 2016. Il est 14h45. Je touche la porte d’entrée.
Je ne réalise pas tellement. J’y suis. J’y reste– près de 3h.
Je passe par le couloir, dans lequel se situe la fosse aux serpents. Celle qui me terrifiait à la télé quand j’étais gosse.
Je me souviens du bruit du vent sur les escaliers extérieurs de Fort Boyard. Puis de ce calme retrouvé une fois de retour à l’intérieur, comme protégé de la force des éléments.
Les quatre fois où je me suis retrouvé en bateau au pied de la bâtisse avant de pouvoir y pénétrer, j’ai toujours eu cette impression de grandeur, de cet aspect massif. La première chose qui me frappe en arrivant dans la cour intérieure, c’est qu’il me paraît bien plus petit que ce qu’on imagine en le voyant à la télé. J’imaginais un intérieur gigantesque, j’en découvre un à taille humaine.

Et puis, il y a les choses simples dans cette forteresse atypique, peut-être un peu trop. De la cafétéria, avec ces objets très ordinaires au milieu d’un lieu extraordinaire: un cageot de pommes, une télé vissée au mur, un frigidaire, un comptoir avec des briques de jus de fruit, une machine à café, des packs d’eau, un micro-ondes. Le tout sous le regard de Jacques Antoine (le créateur du jeu disparu en 2012).
Son portrait trône en bonne place dans cette cellule d’accueil technique.

Il y a comme quelque chose qui ne «colle» pas avec ce site empreint de mystère. On imagine des cellules, de l’aventure, moins une véritable cuisine.
Moins encore de découvrir une énorme fissure sur un mur intérieur du fort Boyard, causée par les fracas des vagues, sans comprendre alors l’urgence de la situation. Déjà des signes d’usure, qui ont finalement abouti à ce projet de reconstruction du brise-lames et qui permettra espérons de sauver le site.
Je me souviens de la «première pierre», celle posée en 1849, et par laquelle tout a commencé. Tout m’est si familier ici. Je marche dans les coursives, je grimpe les escaliers, je parcours le fort en long, en large et en travers, mais ne me sens jamais égaré dans ce dédale de pierres. Je suis surpris par endroits, en voulant toucher la pierre, de prendre conscience qu’elle sonne creux, et qu’elle a été – par endroits – formidablement restituée.
Je retourne les clepsydres, je visite les cellules, j’entre dans la mythique salle du trésor, sur le damier, et touche cette grille. Je glisse le poignet dans une tête de tigre, sacrifice vain en quête d’un ultime indice. L’énigme est résolue.

La terrasse du fort est en partie occupée par un rail servant à une caméra grue pour réaliser des plans. Pas très beau ni esthétique, un peu comme la plateforme externe, mais c’est ainsi. Même si on ne voit jamais ces éléments à l’écran, n’oublions pas que nous sommes sur un plateau de télévision, en pleine mer.
L’émoi me tenaille en montant en vigie, cette tour si belle et reconnaissable entre mille. L’escalier est exigu, et pourtant une fois là-haut, on bénéficie d’un certain espace. Et surtout, d’une vue splendide, incroyable, sur tout le fort, et sur le Pertuis d’Antioche. La vigie porte décidément bien son nom.
Je me souviens des Hommes
Sur le fort, je rencontre tout un tas de personnages. À commencer par le père Fouras, et en tenue s’il vous plait.

Après une pause photographique entre le vieux sage incarné par Yann Le Gac et Passe-Muraille, une autre pause – considération plus terrestre – s’impose. En visitant les latrines du fort, je songe à Vauban.
«Sire, il serait plus facile de saisir la Lune entre les dents que de tenter pareille besogne en tel endroit!» clamait-il au Roi Soleil qui réclamait un fort entre Aix et Oléron. Le marquis de Vauban n’avait probablement pas prévu que quelques siècles plus tard, on penserait encore à lui avec émotion.
Je rencontre le médecin du fort, qui m’organise une visite privée d’une cellule transformée en infirmerie pour soigner les bobos, et autres coups de chaud, des candidats VIP.
Une chambre «avec vue» sur Oléron. Plutôt classe.

En arpentant les couloirs, en effectuant cette «course d’un point à un autre», j’ai une pensée pour Paul Koulak compositeur de cette bande-sonore mythique, et créateur d’émotions. Son CD «Fort Boyard: la musique de toutes les aventures» était une pépite.
Le directeur de production de l’époque veille au bon déroulement de cette visite. Alors qu’il est en pleine démonstration avec le groupe d’enfants et leurs parents, je m’échappe, seul, un bon moment, vingt minutes peut-être.
Le rêve prend une autre ampleur lorsque je comprends que je peux vivre la visite en autonomie. Personne ou presque ne se soucie de ma présence sur le fort. Je suis lâché sur Boyard, et je profite de chaque minute. J’en profite un instant pour aller papoter avec les techniciens pendant leur pause clope sur le carrelet extérieur, côté Sud, en touchant l’énorme porte en bois cloutée (pour dissuader d’éventuels visiteurs indésirables ?).

Je grimpe sur la terrasse du fort et m’approche de l’horloge.
C’est ici que Manu Borelli rend son dernier souffle dans Les Aventuriers.
J’ai tellement vu et revu cette séquence qu’en me retrouvant à cet endroit précis cinquante ans après Delon, j’ai l’impression d’entrer dans le film.
Je lève la tête par-dessus le parapet du fort, et j’aperçois la navette «Inter-Îles», chargée de touristes, en train de faire le tour en bateau. La roue tourne.

Sur le site du saut à l’élastique, je rencontre Antoine Marcon, responsable des épreuves aériennes. En marchant le long de cette passerelle d’où se précipitent les candidats, je comprends leur réticence, car c’est effectivement très haut.
Dans la salle du trésor, en voyant le fameux «gong» de La Boule, j’ai une pensée pour l’inénarrable Yves Marchesseau, dont la présence semble encore habiter les lieux.
Je traîne sur l’escalier extérieur. Je le descends, le remonte, et entre à nouveau par cette porte principale, là encore, seul. «Je mets mes mains partout, je suis comme un bambin», comme le chantait Serge Lama, dans un tout autre contexte.

Je touche littéralement le fort. Ma main sur la pierre. Le rêve ultime. Même si je suis autonome, le médecin de la production me surveille du coin de l’œil car il a compris que je suis parti divaguer sur le fort. Il est très sympa et me prend en photo.
Au final, je suis resté 2h30 sur le fort, avant de regagner Fouras en bateau avec le père du même nom – Yann Le Gac «en civil» avec encore un bout de latex accroché au front.
Je suis avec l’équipe d'ALP dans la vedette, et reconduit à La Rochelle par un caméraman.
Le soir, seul au restaurant autour d’une douzaine d’huîtres et d’un coup de blanc, je resonge à tous ces instants où j’ai pu profiter de «mon» fort, assez égoïstement. L’escalier extérieur, la terrasse, la vigie: ma sainte-Trinité.

En «soulevant le capot» de la machine, si je puis dire, j’ai levé le voile sur nombre d’interrogations.
Pourtant, quelques frustrations demeurent: et si j’étais resté davantage? Et si j’avais passé une nuit sur le fort? Et si j’avais vu cet endroit précis que je n’ai pas eu le temps de découvrir ?

Pour l’insatiable curieux que je suis, j’ai encore envie de creuser mon sujet. Je sais déjà que j’y retournerai un jour.
Je n’ai pas trente ans, et je suis rentré dans Fort Boyard.

Je me souviens du Temps
Je me souviens aussi de Passe-Temps. Comme beaucoup d’enfants de ma génération, je le voyais chaque semaine courir dans les coursives du fort aux côtés de Passe-Partout. Cela fait longtemps qu’il a quitté l’émission. Et pour lui aussi, le temps passe. Même pour Passe-Temps, qui fut également catcheur, mon autre passion – mais cela sera pour un autre article.
Huit ans ont passé depuis ma visite de Fort Boyard lorsque le destin m’accorde la faveur d’une rencontre avec Patrice Laffont, au Festival d’Avignon 2024.
Olivier Minne – que j’ai aussi croisé et qui a toujours été bienveillant à mon égard – est évidemment pour beaucoup le Maître du fort. Mais à mes yeux, Patrice demeure le maître originel.

Je me souviens du bon accueil qu’il m’a réservé et de l’attention qu’il avait prêtée à mon histoire. J’avais devant moi une figure de mon enfance, et lui prenait le temps d’écouter le gamin que j’avais été. Là encore, le hasard avait placé sur ma route cet animateur culte, que j’avais tant regardé dans mes jeunes années. J’ignorais alors que Patrice était au crépuscule de sa vie. Trois semaines après notre entretien, il disparaissait.
Je me souviens que lors de cette visite de juin 2016, organisée pour les enfants malades et à laquelle je m’étais greffé, j’étais le plus grand de ces enfants. Je me souviens de cette photo de groupe devant la salle du trésor, telle une équipe, dont j’étais le capitaine.

Je me souviens de leur regard illuminé. Je pense encore à eux. Si le jeune homme que j’étais semble être devenu un adulte, j’espère qu’eux aussi sont guéris, et qu’ils sont devenus de grands adolescents.
La vie, comme la marée, me ramène toujours à Oléron.
Dix ans plus tard, jour pour jour, je suis de retour.
Nous sommes le 11 juin 2026.

Je prends l’apéritif, un pineau des Charentes, au pied du fort, au coucher du soleil, sur le catamaran «ÎLE OU AILE», avec une passagère pas comme les autres. Il s’agit d’une petite fille, qui fête aujourd’hui ses dix ans.
Elle est née le 11 juin 2016. Le jour où j’entrais dans Fort Boyard.
Les générations passent. Le fort demeure.
J’étais cet enfant. Aujourd’hui, c’est son tour.
IL. Ou ELLE.
D’Aix. D’Oléron. Ou d’ailleurs.
